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Actualités, Festival La Rochelle Cinéma
FEMA : Dag Johan Haugerud, impressions d’une ville
Aux côtés de sa Trilogie d’Oslo (Désir, Rêves, Amour), plusieurs courts et longs métrages inédits en France de Dag Johan Haugerud ont été présentés à La Rochelle.
I Belong (2021), premier long métrage de Dag Johan Haugerud, offre le portrait le plus direct de son auteur. Une écrivaine chargée d’enregistrer la version audio de son dernier ouvrage s’y transforme pour l’occasion en narratrice, ses histoires prenant vie à l’écran durant tout le reste du film. Romancier lui-même, le Norvégien né en 1964, serait ce grand entremetteur de récits, penché sur Oslo comme au-dessus d’un « chaudron » (la ville y est comparée dans Amour) d’où faire jaillir ses personnages accaparés par de petits dilemmes ou de gros tracas. Déjà construit comme un « triptyque d’Oslo », le livre narré dans I Belong annonce la choralité qui caractérise les films d’Haugerud, qu’elle s’enroule autour d’un mariage (The Light from the Chocolate Factory, 2020), d’un tragique accident scolaire (Beware of Children, 2019) ou même de la venue à Oslo de Bill Clinton (le très bref et amusant Clinton the Musical, 2001).
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Alternant fiction amples et essais plus resserrés (I’m the One You Want, tourné en 2014, dure une heure et se compose essentiellement de gros plans de l’actrice Andrea Bræin Hovig), Haugerud veille par cette diffraction de l’intrigue à créer des zones de flou entre l’individu et l’institution (scolaire, médicale), entre les apparences et ce qu’elles recouvrent (les portraits décalés de 16 clichés vivants, 1996), où s’engouffre l’insaisissable des sentiments humains. D’une oeuvre à l’autre, acteurs et situations se recombinent dans une série de variations autour des mêmes thèmes – la musique y joue d’ailleurs un rôle prépondérant – avec le décor d’Oslo comme ligne de basse. Chaque film constitue ainsi le maillon d’une saga au long cours consacrée à la capitale norvégienne. L’ouverture de Beware of Children, singeant le dessin minimaliste du générique de West Side Story avant de révéler un panorama de la ville, résume ce projet inépuisable : capter, derrière la géométrie d’Oslo, ce qui lui donne ses couleurs , de sa lumière à ses odeurs (celle du chocolat qui apaise un bébé dans The Light from the Chocolate Factory) en passant par le ballet d’affects qui circulent le long de ses contours.
Clément Colliaux

Actualités, Festival La Rochelle Cinéma
FEMA : Trouver place à La Rochelle
Parmi les territoires que le Fema a entremêlés cette année, deux pays d’Europe se sont distingués : le Portugal à travers l’oeuvre de Regina Pessoa et d’Abi Feijó, et l’Estonie avec celle de Leida Laius.
Dans le nouveau Musée du cinéma d’animation tout juste inauguré à Annecy, un homme à l’allure flamboyante de prestidigitateur nous explique dans une vidéo le principe du théâtre optique d’Émile Reynaud : c’est Abi Feijó, réalisateur et producteur, figure tutélaire de l’animation portugaise. À quelques mètres de cet écran, dans une vitrine, on tombe sur des bandes pour zootrope composées d’après les gravures de deux films de Regina Pessoa, sa complice et compagne. Qu’est-ce qui relie le pré-cinéma dont les deux sont passionnés (Feijó a mis trois ans à reproduire dans son domaine du Nord du Portugal le dispositif complexe de Reynaud ; Pessoa transporte dans son sac d’ingénieux flipbooks en huit parties inventés par Feijó) et leurs courts-métrages, montrés au Fema aux côtés de films produits par Feijó (1) et d’un programme dédié aux jeunes réalisatrices d’animation portugaises de plus en plus reconnues (Laura Gonçalves, Alice Eça Guimarães ou Monica Santos) ? « Le pré-cinéma, confie Regina Pessoa, me renvoie d’abord à une forme d’ancestralité, mais surtout au mélange d’ombre et de lumière qui fait le propre du langage du cinéma et ne cesse de me préoccuper dans mes films. »
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Le monochrome de la gravure sur plâtre (La Nuit ou Histoire tragique avec fin heureuse) ou du dessin 2D (Oncle Thomas, la comptabilité des jours), toujours densifié par d’innombrables griffures qui tailladent l’image, sert chez Pessoa un retour à l’origine torturée de l’existence. Comme le blanc est le négatif du noir, les blessures intimes (l’enfant de La Nuit a peur du noir, la créature de Kali, le petit vampire doit se cacher malgré lui du soleil) bordent des bouleversements plus lumineux. Le somptueux Oncle Thomas, « comme une lettre qui restera sans réponse » adressée par la réalisatrice à une figure marquante de son enfance, mêle la folie des chiffres de son mélancolique personnage éponyme, marginalisé par sa famille et adulé par sa nièce, à la découverte libératrice du dessin, autre espèce d’obsession débridée.
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Du côté de Feijó, expérimentateur de styles et de techniques variées (écran d’épingles, papier découpé ou animation de sable), les ombres seraient plutôt celles de l’histoire du Portugal et de la nuit du fascisme, traquées de film en film sous la forme d’un long travelling latéral tel une relecture du passé (La nuit sort à la rue), ou d’une évocation crayonnée, en gris graphite résistant au gommage, d’un sombre épisode de collaboration avec le régime franquiste, d’après un récit de l’écrivain Jorge de Sena (Les Brigands).
On pourrait croire au grand écart, mais les films de l’Estonienne Leida Laius (1923-1996), elle aussi attentive à l’évolution de son pays de la période pré-soviétique à la perestroïka, sont traversés par une interrogation non étrangère à l’œuvre des Portugais: comment trouver sa place dans le monde (en l’occurrence, quand on est une femme) ? Tous les personnages féminins autour desquels s’articulent ses longs-métrages, incarnés par des actrices magnétiques aux visages à la fois butés et doux (Elle Kull, Kaie Mihkelson), aspirent à prendre racine, rêvent de famille, soignent leur micro-territoire dans une forêt (Ukuaru), une ferme (The Master of Kôrboja) ou un orphelinat (Jeux d’enfants, coréalisé avec Arvo Iho), et font figure de piliers solides quand la caméra bringuebale autour d’elles, se décentre, ose des contre-plongées qui rendent les visages voisins, souvent repoussants d’austérité, plus clairement horrifiques. Dans le deuxième long-métrage de Laius, Werewolf, la liberté formelle (incessants travellings latéraux, bruitages et silences irréalistes, regards caméra) délie le récit et rend ludique le mélange de lyrisme et de sécheresse qui singularise par ailleurs tout le cinéma de Laius, à la croisée des tonalités comme ses personnages le sont des destinées.
Mathilde Grasset
1 Par exemple cette année, La Madone au fandango de Marcy Page, spectaculairement animé en peinture sur faïence.

Actualités, Hors salles
« Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness » de Larry David et Jeff Schaffer
La vanité, l’incompétence et le népotisme de Donald Trump se cristallisent régulièrement en images autrefois réservées au domaine de la satire. Ainsi de l’aile est de la Maison Blanche, détruite sans préavis pour laisser place à une salle de bal disproportionnée. Du miroir d’eau au centre de Washington devenu marécage à cause d’une restauration indue. Ou encore du défilé de combattants d’arts martiaux mixtes se défiant aux pieds d’un Abraham Lincoln décidément de marbre. Confondant les 250 ans de la Déclaration d’indépendance des États-Unis avec son propre anniversaire, Trump n’aura pas manqué de remodeler les festivités nationales à son image. De la testostérone, du kitsch et, surtout, rien de woke – rien qui, en somme, puisse rappeler la longue histoire des violences systémiques qu’il s’emploie jour après jour à perpétuer. Dans ce contexte chargé, Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness s’offre comme un pas de côté salutaire – et un codicille inespéré à Curb Your Enthusiasm.
Lire aussi : Sur « Curb Your Enthusiasm » de Larry David
Larry David a souvent fait référence, de manière iconoclaste, et même volontiers sacrilège, aux événements les plus tragiques et aux figures les plus vénérables de l’histoire états-unienne. Cela restait néanmoins dans le champ du dialogue. Life… lui offre le luxe de la reconstitution. Composé de trois ou quatre sketchs, chaque épisode est l’occasion de traverser époques et milieux. Certains faits sont célèbres (Rosa Parks refusant de quitter sa place de bus), d’autres plus obscurs (l’élection présidentielle contestée de 1876). Il n’est bien sûr pas tout à fait fortuit qu’un certain nombre se donnent comme des remakes : photographie (le baiser sur Times Square, le jour de la victoire contre le Japon), cinéma (le règlement de comptes à O.K. Corral) ou télévision (les premiers pas sur la Lune) en ont largement façonné la perception voire la connaissance communes. Encadrant ce patchwork, quelques mots de Barack Obama en ouverture et en clôture de saison viennent rappeler les grands principes à la source de l’«expérience américaine », et amener une touche de solennité.
Lire aussi : La rencontre de Larry David et Jerry Seinfeld
Car Larry, bien sûr, ne s’est pas refait. Il reste le chicaneur qu’il a toujours été, proposant sous les traits de Robert R. Livingston d’inscrire dans la Constitution l’interdiction de changer de file à la caisse, de partager un parapluie ou de raconter ses rêves. Si Curb… s’apparentait à une autofiction, poussant un cran plus loin le brouillage entre l’acteur et le personnage à l’œuvre dans Seinfeld, Larry David donne ici pleinement à la figure qu’il a inventée la puissance d’un archétype, cousin du trickster (ou « fripon »). Multipliant les apparences, portant tous les types de costumes et de coiffures (lui qui n’a cessé de parler de sa calvitie), David incarne encore et toujours ce casuiste féroce, ce pinailleur incontinent, antisocial à force de vouloir expliciter les règles de la vie commune. Même ses bonnes intentions mènent à la catastrophe (devinez qui a convaincu Lincoln de se rendre au théâtre, le soir de son assassinat).
Lire aussi : « Larry et son nombril de Larry David »
Si quelques piques sont directement adressées à Trump et à son administration, ce n’est pas là que «L.D.» s’avère le plus pertinent, réduisant la brutalité et la cupidité de l’actuel gouvernement à une question de folie. Life… réjouit plutôt par son carnaval du négatif, envisageant les progrès techniques par leurs désagréments (Alexander Graham Bell tenu au bout du fil par un raseur, pour le tout premier appel téléphonique), les grands hommes par leurs lâchetés (Meriwether Lewis baratinant son épouse pour partir se balader avec son pote William Clark). Ce n’est pas par simple dérision que les événements sont vus par le petit bout de la lorgnette, mais parce c’est sous cet angle que le chromo peut reprendre vie – et la vie, pour David, est toujours affaire de débat, de protestation, de dissensus. Dans une démocratie qui ne semble plus tenir qu’à un fil, il n’y a peut-être aucune leçon politique plus urgente et précieuse que celle-là.
Raphaël Nieuwjaer
Life, Larry and the Pursuitof Unhappiness
de Larry David et Jeff Schaffer
États-Unis, 2026. Avec Larry David, Samuel L.
Jackson, Jerry Seinfeld. 7 épisodes d’environ
30 minutes. Diffusion sur HBO Max.

Actualités, Disparition
Disparition : Vincent Dieutre. Le fragment et la grâce
Mort le 10 août à 65 ans, le réalisateur de Mon voyage d’hiver et Fragments sur la grâce aura exploré le journal filmé et traversé de nombreuses capitales, sans jamais séparer son écriture intime de son regard sur le monde.
Vincent Dieutre était un essayiste douloureusement mais sublimement insatisfait et précocement las d’être lui-même (Rome désolée, 1996), diariste voyageur (Leçons de ténèbres, 2000 ; Mon voyage d’hiver, 2003), expérimentalement engagé (Jaurès, 2013), un artiste conceptuel s’attaquant brillamment à une question de culture religieuse (Fragments sur la grâce, 2006). Il fut tout cela et en outre un ami fidèle à la cinéphilie exigeante dénuée de dogmatisme, ravi de changer d’avis sur un film ou l’œuvre entière d’un cinéaste… Il fut ainsi un être vivant, ayant brûlé sa santé par tout ce qui peut être considéré comme des addictions annéantissantes dont il fit des confidences filmiques sans le romantisme d’un homme blessé.
Lire aussi : Rencontre avec Vincent Dieutre
Deux films de cette œuvre si singulière peuvent en résumer les deux facettes. Rome désolée mêle sur fond musical baroque de Corelli les récits de drague homosexuelle à Rome, des images saisies avec leur trame télévisuelle de la guerre en Irak et de la chute proche de Saddam Hussein, des publicités culinaires et cosmétiques, des plans fixes nocturnes dans les rues dont les cadrages sont l’héritage revendiqué de Chantal Akerman. Le premier récit est celui de l’échec d’une étreinte. La déception, sinon la désolation, qu’elle engendre traduit le tourment existentiel de cet errant romain qui constate son indifférence à l’égard du sort des jeunes hommes abandonnés dans la gare Termini. Cette confession désespérée sera son « chant du texte » filmique jusqu’aux premières années 2000 (Bologna Centrale, 2003) qui le conduisit à une réflexion esthétique liée aux récits des « rencontres sexuelles librement consenties, sans conséquences, sans investissement affectif, sans contraintes »: « Comment échapper au diktat pornographique et à la tension stylistique romanesque à la Chéreau ? » 1
Lire aussi : « Les maux d’absence ». Critique du film « Rome désolée » de Vincent Dieutre.
Jaurès – nom d’un quartier parisien – est l’autre facette. Le cinéaste dialogue avec Eva Truffaut devant un banc de montage sur lequel défile la persévérante observation, filmée depuis la fenêtre de sa chambre, de l’intérieur de la voûte Lafayette enjambant le Canal Saint-Martin. L’endroit, invisible depuis les rues, est alors le refuge précaire de jeunes réfugiés afghans sans domicile. S’enchevêtrent la chronique quotidienne de la vie en bas dans cette grotte urbaine et le récit de l’histoire sentimentale et sensuelle intense que vit dans sa chambre, en haut, le cinéaste avec Simon, un jeune homme engagé auprès des réfugiés. En visionnant avec le recul du temps les images de cette autre désolation (parisienne), cette histoire d’amour ne paraît au cinéaste qu’une affligeante quête égotiste. Les mots qui exaltent les sentiments se heurtent aux maux du monde.
Lire aussi : Critique du film « Fragments sur la grâce »
Vincent avait une vive conscience désespérée que tout avait déjà été fait. L’authenticité et l’originalité de ce qu’il montrait et commentait en un murmure, ou d’une voix grave sans expressivité exagérée, n’étaient faites que d’emprunts, de citations qui ne participaient pas de la vanité référentielle. Il rappelait ainsi son indiscrète conviction que l’intériorité s’expose en partageant des exercices d’admiration pour d’autres. Sa conception du cinéma était celle d’un poète nocturne, et quand je songe à ses films, je pense à Hölderlin, dont le poème « Le Pain et le Vin » fut un de mes repères pour les décrire :
Lire aussi : Sur le film « Mon voyage d’hiver »
« La ville autour de nous s’endort. La rue illuminée accueille le silence,/ Et le bruit des voitures avec l’éclat des torches s’éloigne et meurt./[…] Mais au cœur des jardins s’éveille et tremble une musique lointaine,/Là-bas joue un amant, qui sait? Ou peut-être un homme saisi de solitude /Qui se souvient de ses amis perdus, de sa jeunesse, et dans l’arôme /Des parterres fleuris chantent les fraîches fontaines infatigables…»
Tout le cinéma de Vincent est là : Paris et ses foules inquiètes, Rome et ses fontaines, l’amour espéré.
Dominique Païni
1 La Rencontre, dirigé par Jacques Aumont, qui l’invita pour une conférence à la Cinémathèque française en 2004, Presses Universitaires de Rennes, 2007.

Actualités, Il cinema ritrovato
Il Cinema Ritrovato : La grande traversée suédoise
Des films reconnus, bien diffusés et accueillis à leur sortie, peuvent mystérieusement se perdre dans les recoins de la mémoire cinéphile. Il Cinema Ritrovato nous le rappelle chaque année. Lors de cette édition, un film retrouvé aura compté double : Les Émigrants et Le Nouveau Monde de Jan Troell.
En 1969, Jan Troell commence à tourner deux films inspirés de La Saga des émigrants de Vilhelm Moberg. Liv Ullmann et Max von Sydow sont en tête d’une large troupe d’acteurs (dont Allan Edwall, le « père » de Fanny et Alexandre ou la chanteuse Monica Zetterlund), des deux côtés de l’Atlantique et avec le plus gros budget jamais réuni pour un film suédois. La recette semble claire : bâtir un monument filmique. La réception locale et internationale (trois nominations aux Oscars) semble confirmer cette stature. Mais le film a fini par être peu vu en dehors de la Suède, jusqu’à cette impressionnante restauration effectuée par le Svenska Filminstitutet. La projection des Émigrants (Utvandrarna, 1971) et du Nouveau Monde (Nybyggarna, 1972), respectivement 3h10 et 3h25, exhalait cet arôme unique des grands événements du Ritrovato – lors d’une édition de grande émotion suédoise, car le festival comprenait aussi une rétrospective consacrée à une cinéaste majeure, Gunvor Nelson.
Lire aussi : « Suède une (nouvelle ?) vague ? »
La vivacité de la mise en scène écarte d’emblée les craintes de lourdeur et d’académisme. Troell (ici aussi chef opérateur et monteur) saisit les gestes des personnages comme si acteurs et caméra réagissaient de façon naturelle aux mêmes stimuli. Il se produit chez les comédiens une forme d’abandon dans la recréation d’une période historique, le mitan du XIXe siècle, qui marque le début d’un vaste exode suédois vers l’Amérique – plus de 20% de la population y migra entre 1850 et 1920. Nous situant dans un premier temps dans la misère de la campagne suédoise – la terre n’est plus fertile, la hiérarchie religieuse étouffe la vie des communautés –, Troell s’approche de la démarche d’un Peter Watkins, par sa façon quasi documentaire de reconstruire le quotidien. La mise en scène transfigure l’Histoire de manière d’autant plus frappante que Max von Sydow ou Liv Ullmann se fondent dans cette réalité matérielle comme le moindre figurant (ce à quoi le récit et sa structure chorale contribuent aussi).
Lire aussi : Entretien avec Liv Ullmann
De ce principe visuel et narratif découle une intensité constante, servie par un montage qui fait ressentir non seulement la dureté physique de ce que les personnages traversent mais ce que chaque action provoque dans leur psyché, Troell ne s’interdisant pas des mises en relation pratiquement eisensteiniennes entre les images. Le départ en bateau pour l’Amérique signe le début du passage le plus réussi du film : une traversée vitale (ou mortelle) pour les personnages, sensible pour les spectateurs (voir Liv Ullmann frôler la mort en se vidant de son sang par le nez laisse une impression indélébile), où Troell continue de développer les liens entre les membres de la famille ou de la communauté, leur rapport au pays qu’ils quittent et à celui qu’ils attendent – un geste qui le rapproche de John Ford. Fordien aussi, le traitement des objets, notamment les chaussures marquant l’évolution émotionnelle du personnage de Max von Sydow (le petit soulier de sa fille morte ponctuant le récit, tout comme les grandes bottes dans lesquelles il investit pour marcher dignement en Amérique).
Lire aussi : « Mouvements retrouvés » ; autre article du festival
Le Nouveau Monde transporte cette intensité à l’échelle de la violence colonisatrice du grand récit américain. Comme plus tard Edgar Reitz avec sa série Heimat, Troell parvient à faire ressentir un mouvement de masse historique à travers les destins de quelques êtres auxquels le spectateur ne peut que se sentir attaché, mais les différentes rencontres avec les natifs américains font monter une violence sourde qui éclatera avec une puissance comparable à celle de Wake in Fright, réalisé par Ted Kotcheff la même année. Les Émigrants et Le Nouveau Monde sont marqués par le sceau de la modernité tout en prolongeant le feu du cinéma muet suédois (Sjöström, Stiller) par leur façon de relier les personnages à la furie des éléments, du temps et du monde. Nous espérons vivement que ces restaurations seront bientôt visibles en France.
Fernando Ganzo Cuesta
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Agenda Cinéphile
20 avril 2026 à 14:00
Rétrospective Marta Rodríguez : Remuer voix et terre

2 mars 2026 à 12:41
Ciné-Club des Cahiers du cinéma – Mardi 10 mars à 20h au Cinéma du Panthéon

8 décembre 2025 à 14:00
De tant d’insouciance – une nouvelle tendance du cinéma français

22 septembre 2025 à 20:00
Le Ciné-Club des Cahiers : Le Congrès d’Ari Folman, le 22 septembre à 20h au Cinéma du Panthéon
Du nouveau, sinon j’étouffe
Il en va des critiques comme de n’importe quel spectateur : on se demande parfois si le cinéma se renouvelle suffisamment pour que nous continuions à nous enthousiasmer pour son avenir sans céder à une nostalgique célébration du passé. Mais il suffit alors d’un film pour nous redonner foi. Il y a quelques mois, c’était Dao d’Alain Gomis qui semblait ouvrir des perspectives inédites, tandis que ce mois-ci Notre salut offre un regard totalement neuf sur un moment historique que le cinéma français semblait avoir condamné au ressentiment, à la poussière, voire à la moisissure douteuse (le récent Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, par exemple). En nous plongeant dans les couloirs de l’administration de Vichy, Emmanuel Marre ne nous mène pas en enfer comme le Moulin de László Nemes (qui sortira en octobre), ce qui serait bien plus confortable (l’enfer c’est toujours les autres), mais dans le présent poisseux des salauds ordinaires, tiraillés entre arrivisme et désespoir, idéologie fasciste et cynisme tristement humain. Regarder l’histoire avec le sentiment du quotidien, à ras de l’ordinaire, plutôt que dans le formol de la reconstitution ou l’aveuglement du spectacle son et lumière, voilà ce dont le cinéma a le pouvoir (comme l’ont, entre autres, démontré Rossellini, Allio ou Watkins), mais c’est chose rare. Cela ne nous aide pas seulement à voir le passé autrement mais aussi à ressentir comment il ne cesse de résonner avec aujourd’hui. Et, bien sûr, il n’est pas anodin que ce soit un film sur Vichy qui vienne attraper la France de 2026 par le col.
Bien sûr, le sentiment de l’inédit peut aussi provenir d’un film ancien. Ainsi, en découvrant grâce à son édition en DVD le sublime Mirage de Nirad Mohapatra (1984), dont je parle plus loin (page 87), j’ai éprouvé un sentiment de familiarité immédiat envers une œuvre et un cinéaste dont je n’avais jamais entendu parler et provenant d’une culture qui m’est pourtant si lointaine. Plus on explore l’histoire du cinéma, plus on comprend qu’elle est vaste, en particulier du côté de ce que l’on appelle les « trois continents », c’est-à-dire ceux que l’occident colonisa. D’ailleurs, à Madrid, j’ai pu voir cet été des films que je ne connaissais jusqu’alors qu’à travers des fichiers de mauvaise qualité tant ils sont introuvables : ceux de Leonardo Favio, cinéaste argentin auquel la Filmoteca Española consacrait une rétrospective. Tout cinéphile argentin sensé (et j’en connais plus d’un) vous dira que c’est le plus grand cinéaste de son pays. Il était d’abord connu comme chanteur et acteur, puis débuta comme réalisateur avec le bouleversant Crónica de un niño solo (1965), basé sur ses souvenirs d’enfant orphelin, une sorte de cousin des Quatre Cents Coups, en plus cru et radical. On lui doit aussi : El romance del Aniceto y la Francisca (1966), aride tragédie des faubourgs prolétaires qui dialogue avec Accattone ; le sidérant El dependiente (1969), portrait kafkaïen d’un employé de quincaillerie qui annonce par certains aspects Eraserhead ; une sorte de western de la Pampa, quelque part entre Sergio Leone et Glauber Rocha (Juan Moreira, 1973) ; ou encore un incroyable film de loup-garou, Nazareno Cruz y el lobo (1975). Les films et les plans de Favio sont bien de ceux face auxquels on peut se dire : « Je n’avais jamais vu ça. » Faire découvrir son œuvre en France devrait être considéré comme une urgence cinéphilique.
À ce propos, une grosse lacune va être comblée ce mois-ci avec la sortie en salles et Blu-ray d’un film extrêmement connu et célébré dans son pays (l’Espagne) mais encore inexplicablement méconnu dans le nôtre : Arrebato d’Iván Zulueta (lire page 83). C’est précisément ce film que j’avais choisi lorsque nous avions évoqué quelques « chaînons manquants » de l’histoire du cinéma il y a deux ans (Cahiers no 811). Effectivement, sa découverte aidera au moins à mieux comprendre le cinéma et la culture espagnols depuis la mort de Franco, et son influence aussi bien sur les premiers films d’Almodóvar que dans la vie de Paul B. Preciado. Pour le reste, il bouleversera peut-être quelques spectateurs qui s’y reconnaîtront. Un jour, un ami m’a dit : « Si tu étais un film, tu ressemblerais à Arrebato ! » Je regretterai sûrement de vous avoir fait cette confidence impudique.
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