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Embusqué

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Un embusquĂ© est, en France pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, un homme valide en Ăąge d’ĂȘtre mobilisĂ© Ă©loignĂ© du danger.

Un trĂšs grand nombre d'hommes (plusieurs millions) Ă©taient concernĂ©s, d'autant que chacun pouvait considĂ©rer un autre, plus Ă  l'abri, comme un embusquĂ©, tout en Ă©tant lui-mĂȘme vu comme un embusquĂ© par un tiers plus exposĂ©. L'ensemble des embusquĂ©s englobe des catĂ©gories variĂ©es : les exemptĂ©s et ajournĂ©s pour raison de santĂ© (sauf les infirmes Ă©videmment inaptes), les militaires de l’arriĂšre, les hommes des services auxiliaires et de l’armĂ©e territoriale, les ouvriers affectĂ©s aux industries d’armement, les sursitaires fonctionnaires...

BlessĂ© par un porte-plume. Le PĂȘle-MĂšle du 2 janvier 1916

PrĂ©servĂ©s du danger, les embusquĂ©s Ă©taient gĂ©nĂ©ralement mĂ©prisĂ©s, moquĂ©s, haĂŻs, et, en mĂȘme temps, souvent enviĂ©s. Cette situation conduira Ă  une embuscomanie qui mettait l'accent sur les problĂšmes sociaux et politiques que l'embusquĂ© pose aussi bien pour les hommes au front que pour l'arriĂšre. Des lois furent votĂ©es (Loi Dalbiez en 1915, Loi Mourier en 1917) et des adaptations de l'institution militaire eurent lieu pour rĂ©tablir l’égalitĂ© de l’impĂŽt du sang et rĂ©cupĂ©rer des effectifs pour le front. À partir de 1917 l'embuscomanie dĂ©cline, en partie en raison de l'efficacitĂ© de ces mesures qui donnent satisfaction, en partie pour d'autres raisons : on reconnait le caractĂšre industriel de la guerre avec l'importance de la logistique et celle de produire des armes et des munitions, le nombre de soldats en premiĂšre ligne est rĂ©duit au profit d'armes techniques (artillerie, aviation, etc.) oĂč le soldat est plus Ă  l'abri, le contexte militaire met en avant d'autres sujets.

Étymologie et signification

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EmbusquĂ© du verbe embusquer vient de l’italien imboscare cachĂ© dans un bois (bosco = bois) et signifie se cacher dans un lieu pour surprendre le gibier et par extension l’action de se poster pour attaquer l’ennemi. Dans ce sens restĂ© en usage l’embusquĂ©, celui qui tend une embuscade, est un combattant astucieux. Par une inversion, l’embusquĂ© dĂ©signe Ă©galement depuis le milieu du XIXe siĂšcle celui qui fuit le danger. EmbusquĂ© Ă©tait avant 1914 un mot d’argot de caserne dont l’emploi s’est gĂ©nĂ©ralisĂ© pendant la guerre. Au cours de la Grande guerre, l’embusquĂ© dĂ©signe le non-combattant qui, gĂ©nĂ©ralement, se cache peu. En effet, contrairement au dĂ©serteur, Ă  l’insoumis hors la loi qui reste dans la clandestinitĂ© pour Ă©chapper aux forces de l’ordre et Ă©viter ainsi les sanctions pĂ©nales, l’embusquĂ©, sauf dans le cas exceptionnel de manƓuvres frauduleuses, est dans une situation lĂ©gale. Victor Dalbiez auteur de la loi d’ de dĂ©sembuscation dĂ©finit les embusquĂ©s comme « ceux qui par habilitĂ© personnelle, par relations ou par le hasard, ont obtenu, depuis le jour de la mobilisation, des emplois, des travaux pour lesquels ne les dĂ©signaient ni leur affectation rĂ©guliĂšre, ni leur profession, ni mĂȘme pour certains leurs aptitudes »[1]. Cette dĂ©finition imprĂ©cise qui permet des interprĂ©tations variĂ©es extensives ou restrictives ne concerne pas les dĂ©serteurs. Outre dĂ©busquer anciennement utilisĂ©, le mot a connu de nombreuses dĂ©rivations, embusquage, dĂ©busquage, rembusquer (aprĂšs s’ĂȘtre fait dĂ©busquer), dĂ©sembuscation, embuscomanie, embuscophobie, l’embuskĂ©ol (un mĂ©dicament pour se faire dĂ©busquer) etc[1].

CatĂ©gories d’embusquĂ©s

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Si les insoumis sont peu nombreux Ă  la mobilisation (1,5 %) et les dĂ©serteurs qui s’échappent du front ou qui ne reviennent pas de permissions trĂšs minoritaires (bien qu’aucune Ă©valuation n’ait Ă©tĂ© proposĂ©e par les historiens) et peu visibles, les embusquĂ©s tels qu’ils sont perçus par les soldats du front, la population et les autoritĂ©s politiques forment une part importante de l’ensemble des hommes en Ăąge de combattre, et trĂšs supĂ©rieure au nombre d'hommes en premiĂšre ligne.

Les embusquĂ©s peuvent ĂȘtre classĂ©s dans les catĂ©gories suivantes.

D’aprùs leur situation militaire ou leur affectation

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  • Des hommes exclus du service armĂ© pour raison de santĂ© ou infirmitĂ©. Il existait deux types d'exclusion : provisoires, pour les ajournĂ©s soumis Ă  des examens annuels au terme desquels ils sont exemptĂ©s ou versĂ©s dans l’armĂ©e, et dĂ©finitives, pour les exemptĂ©s dispensĂ©s d’obligation militaire et les rĂ©formĂ©s invalides Ă  la suite d'opĂ©rations de campagne. Leur nombre relativement Ă©levĂ©, prĂšs de trois millions, s’explique par un Ă©tat de santĂ© en moyenne assez mauvais en 1914 si on le compare Ă  celui du XXIe siĂšcle, bien qu’en voie d’amĂ©lioration lente depuis un siĂšcle. En effet, les classes populaires souffraient de conditions de vie difficiles (longueur des journĂ©es de travail, alimentation peu variĂ©e) et se soignaient mal en l'absence de couverture d'assurance maladie gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Mais une grande partie de ces hommes sont considĂ©rĂ©s par beaucoup de combattants comme des imposteurs dont les infirmitĂ©s sont inventĂ©es ou exagĂ©rĂ©es[2]. Les autoritĂ©s militaires furent du mĂȘme avis et, au terme de 2 692 000 rĂ©-examens, en rĂ©cupĂ©rĂšrent la moitiĂ©, soit 1 455 000 hommes, Ă  la suite des examens mĂ©dicaux effectuĂ©s au cours de la guerre[3]. Une partie des rĂ©cupĂ©rations s'explique aussi par la baisse des exigences et l'orientation d'hommes inaptes Ă  porter une arme vers des services auxiliaires oĂč ils pouvaient nĂ©anmoins ĂȘtre utiles.
  • Les sursitaires en position de sursis d’appel : hommes mobilisables dont les emplois sont considĂ©rĂ©s utiles Ă  la dĂ©fense, ce qui concerne des professions diverses de l’industrie, du commerce, de l’agriculture au nombre de l’ordre de 100 000 Ă  150 000 et de la fonction publique, soit environ 400 000 fonctionnaires[4].
  • Les ouvriers des usines d’armement rĂ©quisitionnĂ©s parmi les mobilisĂ©s dans les mois qui suivirent la paralysie Ă©conomique causĂ©e par la mobilisation gĂ©nĂ©rale d’. La loi Dalbiez du leur donne un statut d’affectĂ© spĂ©cial. Les affectĂ©s spĂ©ciaux bĂ©nĂ©ficient de l’ensemble de la lĂ©gislation ouvriĂšre mais sont soumis aux rĂšglements de police applicables aux militaires mobilisĂ©s et restent Ă  la disposition du ministre de la Guerre qui peut les renvoyer au front. Leur nombre est d’environ 500 000[5].
  • Les militaires de l’arriĂšre dans les dĂ©pĂŽts et les services auxiliaires. Au , sur 4 889 000 mobilisĂ©s, 2 031 990 Ă©taient dans la zone de l’intĂ©rieur dont 1 481 207 dans les dĂ©pĂŽts. Les dĂ©pĂŽts ont pour but d’assurer des rĂ©serves aux armĂ©es de l’avant. Ces casernes de l’intĂ©rieur comprennent des camps d’instruction en pĂ©riphĂ©rie de la ville pour la formation des nouvelles recrues. Ils comprennent des blessĂ©s de retour de convalescence et des hommes en attente de dĂ©part. Des listes de dĂ©part sont Ă©tablies par critĂšres de prioritĂ©, d’abord ceux qui sont dĂ©jĂ  allĂ©s sur le front, les blessĂ©s qui ont payĂ© l’impĂŽt du sang placĂ©s en fin de liste, ensuite la situation de famille (nombre d’enfants) et l’ñge. Ceux qui sont en tĂȘte de liste sont les jeunes cĂ©libataires n’ayant jamais Ă©tĂ© au feu[6]. Les dĂ©pĂŽts comprennent de nombreux emplois permanents : personnels d’entretien, secrĂ©taires, comptables, officiers et sous-officiers instructeurs Ă©valuĂ©s Ă  251 000 en . Les services auxiliaires emploient les hommes, non exemptĂ©s, atteints d’une infirmitĂ© relative qui les exclut du service armĂ©. Ces hommes sont pour beaucoup affectĂ©s dans des services sĂ©dentaires proches de leur domicile oĂč ils peuvent loger et ils sont autorisĂ©s Ă  continuer leur activitĂ© professionnelle sur leur temps libre[7].
  • Les militaires non exposĂ©s au feu. Pour les combattants de premiĂšre ligne, les embusquĂ©s, ne sont pas seulement ceux de la zone de l’arriĂšre mais tous ceux qui ne sont pas en permanence dans les tranchĂ©es : le ravitaillement, les agents de liaison, cyclistes et automobilistes, le gĂ©nie, les bureaucrates, les postes fixes de sergents-fourriers, de comptables, cordonniers, magasiniers, ordonnances, les officiers et le personnel du quartier gĂ©nĂ©ral. Le vĂ©ritable combattant est celui qui risque sa vie. L’arriĂšre commence au-delĂ  de 4 ou 5 km du front. Ainsi, les artilleurs, particuliĂšrement ceux de l’artillerie lourde, moins exposĂ©s que ceux des canons de 75 aux tirs de l’ennemi sont Ă©galement considĂ©rĂ©s comme faisant partie de l’arriĂšre. Le sigle de l'artillerie lourde Ă  grande portĂ©e ALGP est dĂ©tournĂ© en Artillerie de Luxe pour Gens PistonnĂ©s.

Une cascade de l’embuscade

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On est toujours l’embusquĂ© de quelqu’un. Le PĂȘle MĂȘle du 4 juin 1916

Les artilleurs ou les agents de liaison considĂšrent eux-mĂȘmes comme embusquĂ©s ceux des services de l’arriĂšre. Pour le poilu des tranchĂ©es, l’arriĂšre commence Ă  4 ou 5 km du front dans une zone oĂč l’on est Ă  l’abri du danger. Il existe donc tout une hiĂ©rarchie de l’embuscade. La perception de l’échelle de danger est validĂ©e par le pourcentage de pertes de chaque arme. L’infanterie paie en effet un prix du sang plus Ă©levĂ© de 22,9 % de mobilisĂ©s morts au combat au cours de la guerre, contre 7,6 % dans la cavalerie, 6,4 %, dans le gĂ©nie, 6 % dans l’artillerie, 3,5 % dans l’aviation et 1,7 % dans le service automobile[8]. À l’intĂ©rieur de la zone de l’avant, il existe encore toute une gradation du risque entre la position des hommes qui surveillent ou attaquent l’ennemi et des zones de demi-arriĂšre plus ou moins Ă©loignĂ©es. Le temps de prĂ©sence dans la zone de danger est un autre critĂšre[9].

CatĂ©gories d’aprĂšs les causes de leur position

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  • L’embusquĂ© malgrĂ© lui est celui qui est dans un poste protĂ©gĂ© sans l’avoir voulu, par exemple un marin en rade de Brest, un artilleur. Certains en ont honte et se morfondent de leur inactivitĂ©[7].
  • D’autres ont obtenu un poste Ă  l’arriĂšre par relation : des bourgeois, intellectuels, avocats, notaires mobilisĂ©s ont obtenu des postes d’ouvriers Ă  la demande de chefs d’entreprise.
  • Les administrations ont su protĂ©ger certains de leurs agents en invoquant une prĂ©sence indispensable au fonctionnement du service.
  • Des manƓuvres diverses ont permis Ă  des mobilisĂ©s prĂ©sents dans les dĂ©pĂŽts de diffĂ©rer leur rappel au front par corruption, recherche de stages d'instructeurs, faux en Ă©critures pour falsifier les listes de dĂ©part[7].
  • Les automobilistes de l’armĂ©e relativement peu exposĂ©s au danger Ă©taient considĂ©rĂ©s comme des embusquĂ©s ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un privilĂšge particulier. En effet, lors de la rĂ©quisition des automobiles, leur propriĂ©taire a Ă©tĂ© souvent mobilisĂ© comme chauffeur de leur propre voiture, le permis de conduire Ă©tant peu rĂ©pandu.
  • Certains ont Ă©vitĂ© leur envoi au combat par des manƓuvres frauduleuses notamment par des certificats mĂ©dicaux de complaisance. Une officine, l’agence Lombard s’est spĂ©cialisĂ©e dans cette activitĂ© en 1915 en organisant moyennant rĂ©munĂ©ration des hospitalisations prolongĂ©es et l’organisation de changements d’adresse. Les organisateurs de ce rĂ©seau d’embusquage furent condamnĂ©s en 1916 Ă  dix ans de travaux forcĂ©s et les candidats embusquĂ©s Ă  des peines relativement lĂ©gĂšres, amendes ou peines de prison de moins de 2 ans[7].

Cas des députés

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En , 148 des 291 dĂ©putĂ©s mobilisables (sur 602) rejoignent leur corps, dans l’armĂ©e territoriale ou les services de l’arriĂšre, aucun dans l’armĂ©e d’active. À l’approche de la rentrĂ©e parlementaire de , apparaĂźt un dilemme : l’absence des dĂ©putĂ©s mobilisables aurait faussĂ© la reprĂ©sentation nationale mais une exemption militaire pourrait ĂȘtre perçue comme une mesure de favoritisme. Dans une note du adressĂ©e aux gĂ©nĂ©raux commandants d'armĂ©e, Joffre propose aux parlementaires le choix entre un congĂ© pour la durĂ©e de la guerre pour siĂ©ger ou de conserver leur poste aux armĂ©es. 36 (12 % des dĂ©putĂ©s mobilisables) choisissent de rester sous les armes ou alternent prĂ©sences au Parlement et pĂ©riodes militaires. Dix dĂ©putĂ©s meurent au front[10].

L’embuscomanie

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L’embusquĂ© est Ă  la fois mĂ©prisĂ© et jalousĂ©. Il est considĂ©rĂ© comme un lĂąche, un Ă©goĂŻste, un inutile et un imposteur. Les soldats en permission dans les grandes villes Ă©prouvent le sentiment Ă©trange de retrouver un monde oĂč la vie continue son cours normal d’avant-guerre et ont l’impression que leur sacrifice n’est pas reconnu.

Allez toujours au front. Le PĂȘle MĂȘle du 9 juillet 1916
Les héros de l'arriÚre

Les embusquĂ©s leur semblent avoir un air heureux parfois goguenard. Leur tenue est soignĂ©e et Ă©lĂ©gante contrairement Ă  celle des poilus pour qui la fonction d’un vĂȘtement est de protĂ©ger du froid et de la pluie. Les embusquĂ©s sont prĂ©sentĂ©s comme des ĂȘtres effĂ©minĂ©s ou au contraire comme des hommes bien portants en pleine possession de leurs moyens dont la place serait au combat.

Le soldat du front qui craint l’infidĂ©litĂ© de sa femme est rassurĂ© par les journaux qui prĂ©sentent les rĂ©parties des femmes vainement courtisĂ©es par les embusquĂ©s. Certains admettraient mĂȘme l’adultĂšre patriotique, ainsi dans le dialogue polysĂ©mique publiĂ© par le journal Le TĂ©lĂ© Mail entre un embusqué : « J’en ai assez ! je t’ai vue avec ton filleul ; j’étais embusqué » et son Ă©pouse marraine de guerre qui lui rĂ©torque : « Justement
il n’est pas embusquĂ©, lui »[11]. La culpabilisation de l’embusquĂ© est cultivĂ©e par la plus grande partie de la presse dans un climat d’exaltation patriotique. Dans cet esprit sont publiĂ©s des romans tels que L’embusquĂ© de Paul Margueritte, des nouvelles, des comĂ©dies telles que la Guerre en pantoufles[11]. Le sentiment d’un partage inĂ©gal et injuste de l’impĂŽt du sang est partagĂ© par les soldats du front et par l’opinion. Cette injustice semble aller Ă  l’encontre des principes rĂ©publicains de service militaire Ă©gal et universel mis en Ɠuvre depuis 1872 avec la suppression des dispenses et du tirage au sort[12]. La colĂšre qui s’exprime s’accompagne de fractures, sociales, gĂ©ographiques et gĂ©nĂ©rationnelles dans la nation. Ainsi, les embusquĂ©s seraient plus nombreux dans les rĂ©gions du Midi moins patriotes que celles de l'Est, la CGT et les socialistes sont accusĂ©s par la droite de dĂ©fendre les ouvriers embusquĂ©s dans les industries de guerre, les personnes d’ñge mĂ»r et chargĂ©es de famille estiment que les jeunes manquent Ă  leur devoir. Ce dernier reproche est infondĂ© car les pertes des classes les plus jeunes sont supĂ©rieures Ă  la moyenne et les cĂ©libataires qui reprĂ©sentent environ 50 % des mobilisĂ©s comptent 58 % des morts de la guerre[13].

Les fonctionnaires sont particuliĂšrement visĂ©s. Cette dĂ©nonciation apparaĂźt abusive au regard de l’importance de la mobilisation qui dĂ©sorganise le fonctionnement des administrations et des pertes subies. Ainsi, la mobilisation enlĂšve Ă  l’administration centrale du ministĂšre des finances la moitiĂ© de ses agents, la majoritĂ© des rĂ©dacteurs, des sous-chefs de bureau, n’épargnant que l’encadrement supĂ©rieur Ă  partir du grade de chef de bureau en fonction de la rĂšgle de l’avancement Ă  l’anciennetĂ©. Le dĂ©part de ces agents des Ă©chelons infĂ©rieurs et moyens transforme cette administration en armĂ©e mexicaine vieillissante. La guerre prive l’administration d’une main d’Ɠuvre qualifiĂ©e et provoque l’effondrement du systĂšme comptable central. Les services extĂ©rieurs des trĂ©soreries, des bureaux des contributions directes et indirectes sont Ă©galement dĂ©cimĂ©s. Il apparaĂźt donc que le ministre des finances Alexandre Ribot prĂ©voit de demander plus Ă  l’emprunt qu’à l’impĂŽt pour financer la guerre. Certains agents des finances affectĂ©s en fonction de leurs compĂ©tences Ă  l’intendance ou Ă  la TrĂ©sorerie des armĂ©es sont relativement Ă  l’abri du danger mais d’autres sont en premiĂšre ligne. 3 907 agents des finances meurent au combat sur environ 20 000 mobilisĂ©s soit un pourcentage de pertes proche de la moyenne mais ce taux est plus Ă©levĂ© parmi les agents de l’administration centrale[14].

La dĂ©nonciation des embusquĂ©s devient une obsession dĂ©signĂ©e sous le nĂ©ologisme d’embuscomanie. Des altercations se produisent entre permissionnaires et embusquĂ©s. Ce comportement est lĂ©gitimĂ© par des textes dans les journaux de tranchĂ©es, tel celui paru dans Les Boyaux du 95e [15]:

« Eh ben, froussard, ton heure est v'nue.
A nous deux, mon gars, Ă  nous deux;
Faut t'battre avec moi dans la rue;
Oui faut régler c'compte là, mon vieux
...Et j'lui tape'rai dans la vitrine
Et j'lui collerai des tourlouzines
Jusqu'Ă  c'qui gueul': assez assez.
Alors, j'dirai : Bonsoir vieux frÚre,
Que cet' leçon t'rende moins poltron
Car, je n't'ai mis lĂ  su'l'derriĂšre
Qu' pour t'apprendr' à aller su' l'front »

Une ligue nationale contre les embusqués est créée en [16].

Le pouvoir politique est sommĂ© de rĂ©agir, d’autant plus qu’une incorporation anticipĂ©e de deux ans de la classe 1917 soit la mobilisation des jeunes de 18 ans, est prĂ©vue en 1915 en raison des demandes d’effectifs de l’armĂ©e. Le ministre de la guerre Alexandre Millerand obtient un compromis : cette incorporation anticipĂ©e n’aura lieu qu’aprĂšs le vote d’une loi organisant l’utilisation des ressources en hommes en bref une chasse aux embusquĂ©s[16].

La chasse aux embusqués

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Ls PĂȘle MĂȘle du 18 juin 1916. Loi de la pesanteur

Un dĂ©cret du soumet Ă  des visites mĂ©dicales les ajournĂ©s, exemptĂ©s et rĂ©formĂ©s sont dispensĂ©s de cette visite obligatoire, les infirmes ayant perdu un membre ou le pouce, les borgnes et les aveugles, les atrophiĂ©s d’un membre ankylosĂ© d’une articulation majeure et les obĂšses de plus de 100 kg. Le dĂ©putĂ© Fernand Merlin affirme dans un dĂ©bat de qu'on « ne vit jamais en France autant de poids lourds, d'ankylosĂ©s et de paralytiques »[17]

Les 2 692 000 examens ont permis de rĂ©cupĂ©rer 955 000 hommes pour le service armĂ© et 501 000 pour les services auxiliaires en fonction de l’importance des affections ou handicaps. Le but de ces visites trĂšs rapides (1 minute 30 en moyenne) Ă©tant d’augmenter les effectifs, des hommes en mauvaise santĂ© ou souffrant de handicap ont Ă©tĂ© versĂ©s dans l’armĂ©e. Pour limiter ces abus, un amendement d’une loi du prescrit une sĂ©lection par des examens plus approfondis ce qui diminue la proportion de rĂ©cupĂ©rĂ©s pour le service armĂ©[17]. Cependant, ainsi que l’exprime Jean Galtier-BoissiĂšre dans son roman Loin de la Riflette citĂ© par Charles Ridel :« Il est tout Ă  fait superflu de se porter Ă  merveille pour recevoir un shrapnell dans le ventre. [
] Tous les fantassins conviendront qu’il est totalement inutile d’avoir bon pied, bon Ɠil pour participer Ă  une attaque de tranchĂ©es.[
] Le problĂšme est d’un tout autre ordre. Étant donnĂ© cent hommes Ă©mergeant d’un parallĂšle de dĂ©part, il s’agit d’en faire arriver quarante Ă  la premiĂšre tranchĂ©e ennemie distante de quelques dizaines ou centaines de mĂštres, les soixante autres guerriers Ă©tant fatalement mis hors de combat par les mitrailleuses et les tirs de barrage. » [3].

Pour rĂ©cupĂ©rer des hommes pour le front, en continuant d’assurer leur fonctionnement, les services auxiliaires suppriment des postes inutiles tels que les gardes dans les gares secondaires, devant les petits magasins d’approvisionnement, rationalisent leur organisation (par exemple en installant des clĂŽtures Ă©lectrifiĂ©es ou des portes renforcĂ©es), et les remplacent Ă©galement par du personnel civil, retraitĂ©s, main d’Ɠuvre fĂ©minine[3].

La loi Dalbiez du vise Ă  augmenter les effectifs combattants, Ă  rĂ©pondre aux reproches de favoritisme et aussi Ă  rationaliser les affectations. Cette loi vise les fonctionnaires en sursis, les hommes des dĂ©pĂŽts, des services auxiliaires, administratifs sĂ©dentaires et les ouvriers mobilisĂ©s. Des commissions sont instituĂ©es, chargĂ©es de contrĂŽler les militaires dĂ©tachĂ©s dans le service sanitaire et dans les services militaires de l’intĂ©rieur et d’examiner l’emploi et l’utilitĂ© des mobilisĂ©s affectĂ©s dans les usines pour statuer sur le maintien dans cette position[18].

La loi Mourier du complĂšte la loi Dalbiez en visant plus particuliĂšrement les officiers et soldats non combattants de la zone des armĂ©es, non plus seulement les services de l’intĂ©rieur mais aussi ceux de l’arriĂšre-front. Cette loi prĂ©voit le remplacement des jeunes spĂ©cialistes des usines par des soldats plus ĂągĂ©s des unitĂ©s combattantes et celui des sursitaires (principalement des fonctionnaires) par des mutilĂ©s, des rĂ©formĂ©s, des femmes ou des retraitĂ©s. Ces 2 lois prĂ©voient des exceptions pour ceux considĂ©rĂ©s comme indispensables dans l’industrie ou dans les services. Par ailleurs des affectations prĂ©fĂ©rentielles sont prĂ©vues pour les pĂšres de familles nombreuses et pour les soldats ayant perdu plusieurs frĂšres au combat[19].

TranchĂ©e de chemin de fer. Le PĂȘle MĂȘle du 13 fĂ©vrier 1916

Les effectifs rĂ©cupĂ©rĂ©s pour le combat par la loi Dalbiez, moins importants que ceux rĂ©sultant des visites mĂ©dicales des ajournĂ©s et exemptĂ©s, ne sont pas nĂ©gligeables. ÉvaluĂ©s au ils portent sur 345 889 hommes, principalement des hommes du service auxiliaire, des dĂ©pĂŽts et services divers de la zone de l’intĂ©rieur. Sur ce total, le nombre de fonctionnaires sursitaires rĂ©cupĂ©rĂ©s est particuliĂšrement faible (13 586), les administrations ayant considĂ©rĂ© comme indispensable au bon fonctionnement du service la grande majoritĂ© de leur personnel. L’administration des chemins de fer qui ne remplace que 301 agents sur 190 564 avait certainement des raisons valables compte tenu du caractĂšre vital des transports en temps de guerre. L’importance de la fabrication d’armement explique Ă©galement le faible nombre d’ouvriers travaillant pour la DĂ©fense nationale relevĂ©s de leur emploi (17 000)[20]. Les effets de la loi Mourier sont plus modestes. Cette loi a permis de rĂ©cupĂ©rer pour les unitĂ©s combattantes 21 503 hommes non combattants, 5 943 ouvriers et 61 426 hommes des services auxiliaires.

Le dĂ©clin de l’embuscomanie

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Les excĂšs de la chasse aux embusquĂ©s d'aprĂšs L’humanitĂ© du 6 dĂ©cembre 1915

Le rĂŽle dĂ©licat du pouvoir politique Ă©tait de rĂ©pondre aux demandes d’effectifs de l’armĂ©e, de donner satisfaction Ă  l’opinion par une rĂ©partition sinon Ă©gale, au moins plus Ă©quitable des sacrifices, sans compromettre le bon fonctionnement de l’industrie de guerre et de la logistique des armĂ©es. Or, l’armĂ©e a un besoin croissant de munitions et d’équipements militaires. L’innovation technique joue un rĂŽle de plus en plus important avec l’apparition des tanks, le perfectionnement de l’aviation, le dĂ©veloppement de la flotte de camions. Le maintien des services de l’État dont le fonctionnement avait Ă©tĂ© perturbĂ© par la mobilisation apparaissait Ă©galement nĂ©cessaire. La loi Dalbiez fut critiquĂ©e par beaucoup pour son insuffisance et son inefficacitĂ©, ainsi Vincent Auriol dans un discours en « La loi Dalbiez a eu pour objet de faire changer de place les embusquĂ©s : ils ont obtenu dans l’arriĂšre-front de la zone des armĂ©es une place trĂšs confortable car Ă  l’abri des invectives de leurs compatriotes et de leurs concitoyens »[21]. Cette loi a cependant apaisĂ© dans une certaine mesure la colĂšre de l’opinion et plus encore la loi Mourier[22].

Le dĂ©clin de l’embuscomanie est surtout dĂ» Ă  la prise de conscience de l’importance de la production d’armements dĂ©jĂ  prĂ©sente en 1915 ce qui est exprimĂ© dans des articles du journal L’HumanitĂ© « C’est une guerre de matĂ©riel, c’est une guerre de munitions. Deux armĂ©es doivent collaborer pour vaincre les Allemands : les soldats sur les champs de bataille et les ouvriers sur les champs de travail ». Le sĂ©nateur Charles Humbert intervient dans ce sens au cours des dĂ©bats sur la loi Dalbiez par des Ă©ditoriaux dans Le Journal, ainsi celui du  : « C’est l’armĂ©e des mĂ©tallurgistes qu’il faut renforcer, et sans inutile discussion sur l’ñge de ceux qui doivent y ĂȘtre affectĂ©s.[
] Il n’est pas de soldats indispensables au front ; mais tous les spĂ©cialistes sont indispensables aux usines. Ce qui triomphera, ce n’est point la France, d’ailleurs admirable, qui sait souffrir et qui sait mourir, c’est la France, non moins belle, qui sait produire, inventer, travailler »[23]. La nĂ©cessitĂ© de la production d’armements apparaĂźt de plus en plus comme une Ă©vidence au cours des annĂ©es de la guerre. L’importance de l’arriĂšre pour la conduite de la guerre ne se limite pas aux usines mais s’étend aux services logistiques de l’armĂ©e qui utilise des compĂ©tences trĂšs variĂ©es. Ainsi, des artistes-peintres sont utilisĂ©s par la section de camouflage[24]. L’armĂ©e de fantassins oĂč l’infanterie Ă©tait considĂ©rĂ©e comme la reine des batailles se transforme en armĂ©e industrielle oĂč se dĂ©veloppent l'artillerie les armes modernes, chars, aviation et les services auxiliaires. La part de l'infanterie dans les effectifs baisse de 60,5 Ă  32 % de 1915 Ă  1918.

Combattants%%
Infanterie1 526 00060,5851 00032
Cavalerie100 000468 0002,5
Artillerie394 00015,6601 00022,7
Génie104 0004 ,1117 0004,4
Aviation8 0000,351 0002
Logistique390 00015,5965 00036,4
Total2 522 0001002 653000100

Pour le soldat des tranchĂ©es la nĂ©cessitĂ© d’une logistique efficace et de fournitures d’armements devient une Ă©vidence. Alors que les hĂŽpitaux Ă©taient considĂ©rĂ©s au dĂ©but de la guerre comme des refuges de planquĂ©s, les poilus sont reconnaissants au personnel soignant de l'amĂ©lioration de la mĂ©decine.

L’amĂ©lioration du rĂ©gime des permissions, une conduite de la guerre moins meurtriĂšre limitant les attaques inutiles et l’arrivĂ©e des renforts amĂ©ricains qui redonnent un meilleur moral aux combattants Ă  la fin de la guerre contribuent au dĂ©clin de l’embuscomanie. À partir de 1917, les principales prĂ©occupations sont autres. Elles portent surtout sur les propositions de paix, les consĂ©quences de la rĂ©volution russe[25].

Enfin l’action du gouvernement Clemenceau contre les embusquĂ©s donne satisfaction Ă  l’opinion et aux militaires[26]

AprÚs la guerre se répandit dans la mode masculine la coiffure avec les cheveux ramenés en arriÚre. Celle-ci fut rapidement surnommée " coiffure à l'embusqué", parce que les cheveux étaient "loin du front".

Articles connexes

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Bibliographie

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Références

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  1. 1 2 Les embusqués, p. 14.
  2. ↑ Les embusquĂ©s, p. 26.
  3. 1 2 3 Les embusqués, p. 196.
  4. ↑ Les embusquĂ©s, p. 321.
  5. ↑ Les embusquĂ©s, p. 315.
  6. ↑ Les embusquĂ©s, p. 156.
  7. 1 2 3 4 Les embusqués, p. 320.
  8. ↑ Les embusquĂ©s, p. 41.
  9. ↑ Les embusquĂ©s, p. 36.
  10. ↑ Les embusquĂ©s, p. 103.
  11. 1 2 Les embusqués, p. 50.
  12. ↑ Les embusquĂ©s, p. 78.
  13. ↑ Les embusquĂ©s, p. 72 Ă  74.
  14. ↑ Florence Descamps, Finances publiques en temps de guerre. 1914-1918Les finances dans les tranchĂ©es, Paris, ComitĂ© pour l'histoire Ă©conomique et financiĂšre de la France, , 278 p. (ISBN 978-2-11-129404-2), p. 78 et suivantes
  15. ↑ Emmanuelle Cronier, Permissionnaires dans la Grande guerre, Paris, Bellin, , 349 p. (ISBN 978-2-7011-4762-8)
  16. 1 2 Les embusqués, p. 80.
  17. 1 2 Les embusqués, p. 197.
  18. ↑ Les embusquĂ©s, p. 164, 165.
  19. ↑ Les embusquĂ©s, p. 171.
  20. ↑ Les embusquĂ©s, p. 199 et 200.
  21. ↑ Les embusquĂ©s, p. 201.
  22. ↑ Les embusquĂ©s, p. 204.
  23. ↑ Les embusquĂ©s, p. 121.
  24. ↑ Les embusquĂ©s, p. 124.
  25. ↑ Les embusquĂ©s, p. 145.
  26. ↑ Les embusquĂ©s, p. 145 Ă  149.